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soirée Synapse
Aï Kitahara
Chapeau : Présentation en avant première d'une oeuvre réalisée à l'école d'arts de Rueil-Malmaison. Rencontre avec l'artiste Aï Kitahara
Date : 16/12/2004 au 16/12/04
Source : Ecole supérieure d'Arts de Rueil Malmaison (
http://www.earueil.com)
01 55 14 47 80 -
synapse@earueil.com
3, rue du Prince Eugène, 92500 Rueil-Malmaison
Accès RER A, Grande Arche de la Défense, puis bus 258 direction Saint Germain-en-Laye. Arrêt le Château
Texte : "manège-frontière"
Le film est constitué d?images de paysages vus d?une voiture pendant
Le trajet de 20 Km entre Maubeuge et Mons, l?aller et le retour. On voit le
centre ville de Maubeuge, des quartiers résidentiels, la banlieue, des chantiers de construction, les champs, des fermes?. Pendant tout le trajet, l?image défile avec un mouvement d?oscillation similaire à la vue qu?à partir d?un manège. En arrivant à Mons, on se trouve sur la Grande Place du centre ville où il y a une petite fête foraine. L?image de travelling continue dans le sens inverse du trajet. A l?aller comme au retour, on passe par le village frontière Gosnie-Chaussée. C?est un village qui enjambe deux pays. Un marché y est organisé autour de la route frontière franco-belge qui traverse le village. On arrive à Maubeuge, on retrouve le début de la vidéo. La bande sonore est élaborée à partir de plusieurs morceaux utilisés pour le manège, joués par l?orgue barbarie ou limonaire. La vidéo sera diffusée avec un moniteur ou projeté au mur en petit format, la bande est bouclée et l?image est infinie.
Inséré le : 06/01/2005 11:03
présentation
KITAHARA 2004
0.0 Toutes les œuvres d?Aï Kitahara sont des piéges ou des leurres, deux mots synonymes d?artifice ou encore de mensonge. C?est-à-dire des dispositifs physiques ou visuels, destinés à prendre le spectateur en flagrant délit de curiosité, à tous les sens du terme. Ces dispositifs sont ce qu?il est convenu d?appeler des installations ou, comme on dit en anglais, de la distributed sculpture, de la sculpture distribuée.
0.1 En latin, la curiositas, c?est d?abord le soin ou le souci qu?on a de quelque chose ; en français, cette veine curative et même curiale est éclipsée par la tendance à apprendre, à s?informer, à connaître des choses nouvelles, inclination qui, en s?accentuant, peut virer à l?indiscrétion sinon au voyeurisme. Enfin, une chose curieuse est aussi un objet recherché par les curieux ou les amateurs parfois dits d?art. Le spectre sémantique du mot comprend aussi bien un aspect négatif ou péjoratif que laudateur ou positif : il est donc ambigu ou ambivalent. À divers degrés, les œuvres d?Aï Kitahara attisent donc autant la curiosité qu?elles en sont elles-mêmes.
1.0 Ce dont prend soin Aï Kitahara, ce sont d?abord des objets ou des situations quelconques, banals et pour ainsi dire sans qualité ; bref, des objets de consommation courante comme on dit, (?)ou lieux privés ou publics plus ou moins confidentiels, sur lesquels elle jette un regard ingénu susceptible d?éveiller ou de réveiller, en eux ? ou entre eux ? quelque chose, sinon de primitif ou de primal, en tout cas d?archétypique ou mieux, d?inaugural : une certaine étrangeté, un certain merveilleux que leur abondance comme leur banalité tendent à émousser ou à refouler. C?est donc que pour l?artiste, le moindre de ces objets est un mensonge au sens où leur anonymat lui dissimule d?emblée une vérité latente d?ordre mirifique, féerique ou surréel. De ce point de vue, tout objet est par conséquent aussi un leurre ou un piége.
1.1 Si selon La Rochefoucault, « Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité que ce serait mal juger que de ne pas s?y laisser tromper » , alors pour Aï Kitahara, il y a une vérité travestie qui sommeille si bien dans les objets stéréotypés et les lieux communs que c?est mal faire que de ne pas s?en laisser conter. Car en effet, tout artefact lui raconte à sa manière une histoire : celle de la charge émotionnelle dont il se revêt aux yeux émerveillés de l?enfance de l?humanité ou de l?individu mais dont, avec le temps, il se dépouille. Ce faisant, elle invoque cette époque sans passé et sans avenir, où les choses ne sont pas encore, ou vraies ou fausses, où le bien et le mal sont comme l?envers l?un de l?autre. Époque mirobolante certes, mais en vertu même de quoi, elle se révèle précisément ambivalente par excellence, puisque l?étonnement ou l?émerveillement y est inséparable de l?effroi ou de la terreur, la transgression de l?interdit, la contemplation du voyeurisme et la curiosité de la cruauté. Là se trouve la clef de l?inspiration fabuleuse des installations d?Aï Kitahara ; clef qui, tel l?avertissement ou l?amorce du conte ? Il était une fois ?, ouvre « sans plus de commentaire, sur un temps et un espace autres. Il peut annoncer le mensonge, manière ingénue de qualifier l?imaginaire et la fiction : "Il faut bien mentir, puisque c?est la vérité", déclarait un conteur. »
1.1.2 Faut-il voir un hasard dans le fait que les premières citations qui illustrent les mots piége et leurre dans le Littré soient précisément tirées des fables de La Fontaine ?
2.0 Dans l?espace enchanté du conte ou de l?affabulation populaire sinon universelle, si le mensonge équivaut à la vérité, alors toute chose devient réversible comme le temps devient cyclique. L?ambivalence donne ainsi licence à la réversibilité ou à la permutation généralisée des objets et des lieux qu?on peut dès lors retourner comme un gant.
3.1 Quoiqu?il en soit, toutes les œuvres d?Aï Kitahara constituent autant de conjectures plus ou moins pertinentes à propos de la réversibilité, et de l?espace et du temps, dont elle chercherait à percer le mystère ; mystère qui pourrait n?être que celui de l?inconscient dont on sait depuis Lacan qu?il est structuré comme un langage ; mais la structure du langage est-elle le langage de la structure ? Nous laisserons la question en suspend, en laissant pour ainsi dire ce piége ? celui que tend toute question ? se refermer sur lui-même. Notamment, en invoquant le ma, d?un terme japonais qui désigne l?espace, non pas en terme de distance unilatérale ou exclusive entre les objets, mais en terme d?intervalle, lequel est « un élément constructif fondamental de l?expérience japonaise de l?espace. Non seulement il est mis en œuvre dans l?arrangement des fleurs, mais il constitue le facteur secret de l?organisation de tous les autres types d?espace. » En nous référant à ce terme, nous n?entendons pas non plus réduire unilatéralement Aï Kitahara à ses origines japonaises. Car, si l?Occidental, statistiquement parlant, « perçoit les objets, mais non les espaces qui les séparent » alors qu?au Japon, « au contraire, ces espaces sont perçus, nommés et révérés sous le terme de ma, ou espace intercalaire » , il n?en demeure pas moins que le ma n?est intelligible en tant que tel ? comme l?attestent à leur manière et chacun de leur côté, Edward Hall et Aï Kitahara ?, qu?en fonction précisément des différences ou des écarts culturels et historiques qu?il creuse d?autant mieux qu?il est la différence elle-même, fût-elle inaperçue ou inapparente comme telle ; autrement dit, le ma est cela même qui s?intercale ou s?interpose sans jamais s?identifier à aucun des termes des antithèses Orient/Occident, visible/invisible, conscience/inconscient ou encore peinture/arts plastiques, pour reprendre les termes de M. Fried et, par conséquent, sans jamais qu?aucune culture ni aucune discipline ne puisse se réclamer unilatéralement de cela qui produit l?intervalle ou diffère.
Extrait du texte Aï Kitahara, entre appas et appâts
écrit par Jean-Charles Agboton-Jumeau.